
Une histoire à dormir debout, qui pourrait inspirer un roman.
Mère Sofia surgit on ne sait trop d'où en 1985. On pouvait la voir arpenter les pavés de Lausanne, dans sa large soutane de moniale orthodoxe grecque, recouverte d'une grande croix et portant une veste de cuir. On la croisait dans la rue, on la rencontrait à la Migros accompagnant des démunis, on ne pouvait plus l'oublier. Dix ans durant jusqu'à sa mort en 1996, elle se consacre aux marginaux, aux drogués, aux sidéens qu'elle accompagne jusqu'à la mort. Toujours en route, bataillant ferme pour éviter la fermeture d'un squat, obtenir un appui financier, dénonçant le sort des déshérités, elle a même ouvert une unité d'accueil, Le Parachute, qui a vu passer 18'000 jeunes en difficulté.
Ce qui frappait ceux qui l'approchaient, c'était son rayonnement, sa disponibilité, sa profonde spiritualité, sa chaleur humaine. Une sainte.
Des journalistes se sont intéressés à cette mystérieuse sainte des pavés, en particulier le «Nouveau Quotidien», et Mère Sofia a raconté : son père physicien juif et Italien, sa mère agrégée de philosophie, grande dissidente d'origine russe. Elle a parlé d'elle-même, licenciée en psychologie à l'Université de Montréal, ex-étudiante en théologie à Paris et Oxford, ancienne moniale d'un couvent orthodoxe roumain. Le journaliste Pierre Egger s'apprêtait à écrire un livre sur elle, après 15 heures d'enregistrement où elle raconte dans le détail son passé hors du commun.
Puis Mère Sofia est morte le 8 janvier 1996 à l'âge de 50 ans, emportée par un cancer. Il était question de donner son nom à une rue de Lausanne quand la bombe éclata. Mère Sofia n'existait pas. Elle s'appelait Christina Cecchini, fille naturelle d'une pauvre émigrée italienne venue gagner sa vie au Tyrol. Bidon les belles études et le ministère de moniale! Elle a été élevée en institution puis a travaillé comme aide-soignante dans diverses institutions romandes, on a retrouvé une trace de son passage dans un home pour personnes âgées de la Chaux-de-Fonds. Elle disparaît en 1975 et c'est Mère Sofia qui surgit en 1985.
À l'époque l'histoire m'avait frappée et puis, n'habitant plus Lausanne j'ai oublié. Ce midi j'écoute distraitement Une goutte d'eau dans la mer de Jean-Marc Richard, il y est question de la fondation Mère Sofia et de... "Petite Mère"!
Certains parlent encore d'elle, de "Petite Mère", tout ce qu'elle leur a donné, tout ce qu'elle leur a appris. "Petite Mère" est encore présente! Sur le site de la fondation, à la page Qui était Mère Sofia on ne parle que de son travail, de son dévouement exemplaire, rien sur son passé trouble ni même sur son orthodoxie. Il est juste une fois question de la "Révérende" sans précision, et d'une prière qu'elle aimait tirée du "Pèlerin russe".
Christina Cecchini est enterrée, Mère Sofia n'est plus, "Petite Mère" rayonne et inspire ceux qui s'engagent, qui font un travail remarquable en son nom! J'ai compris aujourd'hui comment pouvait naître une sainte!
Mère Sofia a-t-elle cru à son histoire? Aurait-elle pu faire tout ce qu'elle a fait sans cette histoire?
Photo : journal "Construire" du 17 janvier 1996
Renseignements tirés des archives de 1996 de l'Hebdo