Le pont
Par Sugus, mercredi 3 octobre 2007 à 01:05 :: Histoire et histoires :: lien permanent 703
Préambule à l'histoire qui suit. Il s'agit d'une participation au jeu des Billets en sablier initié par Kozlika et animé par Samantdi. Je n'ai jamais habité près d'un pont et je ne connais Paris que comme touriste. L'amorce en italique c'est le début d'un billet repris d'un blog, le jeu consistant à inventer une suite. L'amorce est donnée à 22h, le texte doit être rédigé jusqu'à 10h le lendemain. Ce soir à 22h sera proposée une nouvelle amorce, mais je ne vais pas participer chaque jour.
Le Pont
J'ai très longtemps habité près d'un pont SNCF, tout au nord de Paris.
Un pont très noir, qui tremblait au passage des trains de marchandises, un pont que j'aimais.
Comment pouvait-on aimer un tel amas de ferraille, lui trouver un quelconque charme ? Sans aucun doute, je devais être le seul dans ce cas. Ce qui n'était d'ailleurs pas pour me déplaire, les histoires d'amour ont toujours quelque chose d'exclusif.
Enfant ce pont me fascinait ! Je restais des heures à observer les reflets de l'eau et du ciel jouer dans ses structures métalliques. Par temps de brume ou à la tombée de la nuit il devenait fantomatique. Une mystérieuse connivence nous unissait, quelque chose d'indicible : je savais, et je savais qu'il savait. Lorsque qu'un train passait, parfois je m'approchais et j'offrais mon corps aux vibrations, instants de communion entre nous. Il arrivait que ce fut un vieux train à vapeur, j'emplissais alors mes poumons de cette odeur âcre, inoubliable, et le bonheur était complet. Ce pont avait une âme je le savais.
Les années passèrent qui m'emmenèrent toujours plus loin de la maison près du pont. Je revenais en fin de semaine, bientôt plus qu'en fin de mois, arriva le moment où je passais en coup de vent, sans même un regard pour le pont.
Les années passèrent encore et brusquement, un souvenir remonta, un souvenir qui devint présence de plus en plus insistante : le pont. Un souvenir plein d'images de gigantesques structures métalliques qui jouaient avec le ciel et l'eau, et qui me fascinaient.
C'est en train que j'accomplis le pèlerinage, le coeur un peu serré que je retrouvais les noms trop connus des stations. Environnement familier... et maintenant étranger !
Je ne le vis pas tout de suite, je crus même un instant qu'il n'était plus là. Mes yeux incrédules cherchaient en hauteur et en vain la grandeur, la démesure, ces structures métalliques qui m'avaient subjugué. Mes yeux cherchaient aussi la pierre sur laquelle je passais des heures assis, à contempler. Mes yeux cherchaient mais ne trouvaient que ferraille terne et béton hostile. Et le bruit des voitures qui couvrait le clapotis de l'eau.
Sentiment de trahison, je sus qu'il fallait que je parte. Un dernier regard à ce triste amas de ferraille, ce pont n'était pas le mien.
Le pont, le vrai, habitait à jamais en moi, dans la magie des souvenirs d'enfance que rien ne parvient à ternir !
Photo A.Jay


