lundi 17 avril 2006
Les deux rois et les deux labyrinthes
Par Sugus, lundi 17 avril 2006 à 14:00 :: Les choses de la vie
Un conte oriental savoureux, trouvé ici. Un conte riche de signification... mais un conte cela ne s'explique pas. Voici!
Les deux rois et les deux labyrinthes
Jorge Luis Borges
Des hommes dignes de foi racontent - mais Allah en sait plus - que dans les premiers jours il y eut un roi des îles de Babylonie qui réunit ses architectes et ses mages, et leur commanda de construire un labyrinthe si perplexe et si subtil que les hommes les plus prudents ne s’aventureraient pas à y entrer, et que ceux qui entreraient s’y perdraient. Cette œuvre était un scandale, parce que la confusion et la merveille sont des opérations propres à Dieu, et non aux hommes.
Avec le passage du temps, il vint à sa cour un roi arabe. Le roi de Babylonie, pour faire une plaisanterie à son invité, le fit pénétrer dans le labyrinthe où il erra, humilié et confondu, jusqu’au déclin du jour. Le prisonnier implora alors le secours divin et arriva à la porte de sortie. Ses lèvres ne proférèrent aucune plainte, mais il dit au roi de Babylonie que lui-même, en Arabie, possédait un labyrinthe et que, plaise à Dieu, il lui ferait connaître un de ces jours.
Par la suite, il revint en Arabie avec ses capitaines et ses gouverneurs et corrompit les royaumes de Babylonie avec une si heureuse fortune qu'il renversa ses châteaux, brisa ses gens et fit captif ce même roi. Il l’attacha sur un rapide chameau et le transporta au désert. Ils chevauchèrent trois jours, et il lui dit: "Oh, roi du temps, de la substance et chiffre du siècle! En Babylonie tu voulus me perdre dans un labyrinthe de bronze avec beaucoup d’escaliers, de portes et de murs. Maintenant le Puissant a tenu à ce que je te montre le mien, où il n’y a ni escaliers à monter, ni portes à forcer, ni fatigantes galeries à parcourir, ni murs qui interdisent le passage". Il le délia et abandonna le captif au milieu du désert, où il mourut de faim et de soif. La gloire soit à celui qui ne meurt pas.

